Genève, le 10 Décembre 1833.
Mon cher frère malgré que vous ne me répondiez pas – renforcé peut-être dans votre orgueil de chef de famille, de grand propriétaire, grand agronome, grand horticulteur, que sais-je? – je ne dis pas grand homme de lettres, car, en vérité, chez ces Messieurs il y a moins d'orgueil que chez les planteurs de choux aussi n'est-ce ni au lord ni au Squire (variété étrangère de l'espèce Obywatel) que je m'adresse, ce n'est non plus ni à l'horticulteur ni à l'agriculteur, ni au planteur de choux ni à l'industriel (pour moi horrifiques espèces), enfin c'est en mettant de côté toute suzeraineté de Cudnow et caetera (en vérité (?) être tant outrecuidante), et c'est à l'auteur de beaucoup de belles et grandes choses qui n'ont qu'un seul défaut, celui d'être griffonnées en vilaines pattes de mouche au lieu d'être bellement, convenablement et distinctement imprimées – c'est à l'aimable Voyageur, l'aimable causeur devant la causerie duquel toutes les causeries du monde pâlissent, enfin, c'est à mon vieux de science et jeune de coeur Henri, que je jette le gant de défi en lui disant "rend gorge déloyal, ou crie merci". Comment, pas un mot de réponse, pas un seul mot, un pauvre petit mot – Allez! vous êtes un ingrat – et cependant vous végétez en Ukraine, Volhynie ou Podolie, ce qui est à peu près la même chose; moi je vis, je jouis aux bords d'un lac magnifique et aux pieds de ces Alpes sublimes sur les sommets desquels je crois voir les ombres gigantesques d'Annibal et de Napoléon - et ainsi j'oublie les choses présentes en m'abimant dans la souvenance des choses passées, et je vis, je jouis ainsi, je vole mes pensées en vous écrivant et cependant je vous écris – quel héroïsme.
Au reste, je dois vous dire la vérité, toute la vérité, et pour vous le dire en passant, cette pauvre créature allégorique a été adoptée par moi depuis que je l'ai vue chassée inhumainement de partout. Il y a, certes, quelque noblesse, voire même quelque originalité, à accueillir tendrement une sotte bégueule qui s'est fait haïr de tout le monde par sa rudesse, qui avait l'impertinence de dire aux sots qu'ils étaient sots, aux fripons qu'ils étaient fripons: j'ai hésité mais elle avait si froid la pauvre créature! je lui ai donc dit: "Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble", – et depuis elle marche avec moi, non sans me dire souvent à l'oreille: bientôt vous serez vieille, car bientôt vous aurez trente ans je lui dis: tais toi, bégueule, et je continue de la couvrir, car j'ai l'âme très compatissante. C'est donc avec toute la simplicité, toute l'innocence de ma compagne déguenillée, que je viens vous avouer sans humilité et sans orgueil qu'aux pieds des Alpes fiers des noms de César, d'Annibal et de Napoléon, noms plus éclatans que leurs sommités neigeuses qu'au bord de ce lac sur lequel je crois voir encore le bâteau où la passion de Julie se montra si enivrante et si profonde, si brûlante et si grande qu'il lui fallut la mort pour éviter le crime enfin qu'à la vue de ce Genève qui rappelle tant de gloires Calvin, Rousseau, Mme de Staël et ce lord Byron dont j'ai vu l'amante oublier le génie et le deuil qu'elle en devait porter, dans un temps de galop, qu'à la vue donc de Genève, des Alpes et du lac, je n'aurais certes pas songé à vous écrire, avec le pied de nez que je vous dois et qui me fait attendre quatre mois une réponse.
Non, mon bon frère, je vous aurais bien laissé à vos champs et à vos moutons et à vos choux et à votre brandevinerie, distillerie, brûlerie, brasserie et à vos forges et à vos usines et à tout l'attirail du poétique gospodarstwo de Cudnow, sans une monomanie phénoménale qui s'est emparée de moi, qui me travaille, qui me ronge, qui me mine, qui me torture, qui me dévore, qui me brûle, qui me fouette d'un fouet de flamme dérobée à l'enfer pour mon martyre du jour au jour, de la nuit à la nuit.
Vous le savez, ce festin du roi de Babylone, hélas, mon frère, son châtiment s'est renouvelé pour moi, mais il ne l'éprouva qu'une fois, et moi je la vois partout l'épouventable phrase qui me poursuit: Payez vos dettes, phrase personnifiée quelquefois par Ernest qui m'apparait tendant une main, Mme Branicka m'ouvrant les deux poches de sa redingote noire, et la Banque un abyme sans fond comme le tonneau des Danaïdes.
Au lit, à table, aux promenades, dans les visites, aux ateliers des peintres, dans les magasins de modes, à l'église, au spectacle, au concert, au bal, et même au sermon de Mr. Malan, dans le dolce far niente de la lecture et dans l'activité laborieuse de quelque ouvrage manuel, je la vois partout cette phrase fatale, elle est écrite sur les parois de ma chambre, sur le bois de mon lit, sur les bornes des rues, sur les affiches, dans les jets capricieux de la flamme du brasier, dans l'eau du lac, dans la neige des montagnes, dans les nuages, dans l'air. Comme le Mane Thekel Phares du roi Balthasar, ces trois horribles mots m'apparaissent parfois au milieu d'un joyeux festin, et alors une coupe infernale semble verser sur les mets les plus délicats la coloquinte, la gentiane, l'absinthe. D'autres fois, tandis que je me plonge dans quelques extases amoureuses de la nature helvétienne, le sifflement de la bise l'apporte à mon oreille et les feuilles qu'elle chasse devant elle semblent encore former cette phrase exécrable. Si je m'endors d'un gracieux sommeil, si quelque aimable rêve me transporte dans le monde aérien des Sylphes du Trilby des Ariels, quelque démon envieux vient aussitôt de son souffle infernal flétrir les ailes de rose et d'azur de ce joli petit peuple, et les fait évanouir comme une bulle prismée de savon, au cri rauque et parçant de payez vos dettes.
Si je m'abandonne à ces rêveries instinctes sans but et sans liaison, fantastiques et vagabondes excursions de la pensée dans des terres inconnues, cet odieux démon vient me crier encore: Payez vos dettes. Enfin, si je me laisse aller au plaisirs variés d'une causerie intime et animée, si j'écoute avec ravissement une romance chantée par Domange, un solo d'Ernesch, une fantaisie de Mlle Bertrand, si, malgré la médiocrité des acteurs, je souris à l'esprit de messieurs Scribe et compagnie, un son assez criard pour détruire l'effet de la causerie, de la musique musique et du spectacle, vient me faire vibrer dans l'oreille son éternel refrain de Payez vos dettes. Vous voyez, mon cher, qu'un tel état n'est plus supportable. Prenez donc pitié de moi, exorcisez, anathématisez, chassez-moi vite ce maudit démon. gnome infernal, plus laid que Mayreux, plus ignoble que L. Phil, plus ennuyeux qu'un Génevois, plus plat que les Débats, plus forcené, plus cruel que tous les démons que l'enfer a déchainés sur la terre. Pitié, pitié, cher frère, Vade retro Satanas est-il donc si difficile à prononcer? C'est vrai que je ne sais pas le latin, vous le traduirez donc à mon usage ainsi qu'il suit: "Ma chère soeur, soyez tranquille, je vous paye ce que je vous dois, payez ce que vous devez aux autres. Rendons tous à César ce que nous devons à César, et ce à Dieu ce que nous devons à Dieu. Amen". J'espère que c'est orthodoxe et en même temps très fraternel.
Or, maintenant que je vous ai confié mes tourments, il faut que je vous parle aussi de mes plaisirs – ils ne sont guère nombreux; je regrette l'été, je regrette ces promenades délicieuses à St. Antoine et à la treille – et je soupire en regardant la bise balayant devant elle des essaims de feuilles mortes, triste et mélancolique spectacle qui fait penser involontairement à ces générations humaines balavées de même par le souffle glacé de la mort. La société ici est assez maussade, les Génévois vivent entre eux seulement, peut-être est-ce l'effet d'une attraction de gravitation, si tant est que ce système de la pesanteur des corps ne soit pas encore renversé par un autre plus nouveau, – vous savez que je suis fort ignorante surtout en fait de physique. Les étrangers sont accueillis poliment mais froidement, on les invite à des soirées on les reçoit en habit de cérémonie, mais le déshabillé leur est interdit; or, déshabillé est tout l'homme dont la parure n'est qu'un masque. D'ailleurs, point de mouvement, point de furia francese, point de brio napolitano, tout y est tracé au compas, tout y a un programme et Mme Necker qui, sur son agenda, écrivait "Jeudi je parlerai à M. de Chatelux de sa félicité publique, à M. de la Harpe de sa Mélanie, à M. Thomas des vertus des femmes, à Mme une telle des vertus domestiques, et à telles autres de notre hôpital et des vertus de M. Necher", est le plus parfait type des femmes génevoises.
Peut-être celles d'aujourd'hui ne s'en trouveraient-elles pas si bien avec M. de Chatellux, de la Harpe, de Thomas, mais elles y suppléeraient par une double dose de Vertus domestiques, – médicament dont elles ne sont pas avares en paroles et qui est assez nauséabond quand il est employé autrement qu'en pratique. Nous avons eu cette nuit un effroyable incendie, la conversation s'en ravivera, car jusqu'ici la tendresse maternelle, filiale, conjugale, les Alpes plus ou moins couvertes, le ciel plus ou moins gris sont des alimens de la nature miraculeuse de la farine et de l'huile de la veuve de Sarepta, ils ne s'épuisent jamais.
J'ai eu la bonne fortune de trouver ici Mme Jeroslas dont la bonté, l'esprit, le savoir et toutes les incomparables vertus sont à la fois un charme, un attrait, une séduction, un exemple, un trésor. Ses fils sont parfaitement élevés et promettent de faire le bonheur de leur excellente mère. Silkowa sera pour moi une précieuse ressource quand je serai de retour dans la cara patria, et moquez-vous de moi, j'anticipe souvent ce retour par la pensée aucune idole, quelque belle et riche et majestueuse qu'elle soit, ne peut me faire oublier mes dieux pénates ces divinités chéries du foyer domestique, toutes rustiques qu'elle soient, valent bien à mes yeux le Jupiter Olympien car elles ont vu de mauvais et tristes jours et le malheur attache mieux que la gloire et la prospérité.
Nous avons fait en Suisse une connaissance dont nous sommes charmés, c'est celle de M. de Balzac, l'auteur de la Peau de Chagrin et de tant d'autres ouvrages délicieux. Cette connaissance est devenue une véritable liaison et j'espère qu'elle durera autant que notre vie. - Balzac vous rappelle beaucoup, mon cher Henri, il est gai, rieur, aimable comme vous, il a même dans l'extérieur quelque chose de vous et tous les deux vous ressemblez à Napoléon. Peut-être avez-vous l'âme plus froide et moins expansive, peut-être aussi la faites-vous moins paraître dans ce qu'elle a d'affectueux et de tendre, car Balzac est un véritable enfant, s'il vous aime il vous le dira avec la candide franchise de cet âge où l'on n'a pas encore appris que la parole doit déguiser la pensée. S'il ne vous aime pas, il ne vous le dira peut-être pas, mais il prendra un livre, non pour le lire, mais pour se dérober la vue d'un être désagréable. Enfin, en le voyant, on ne conçoit pas comment à tant de science et de supériorité on peut joindre tant de fraîcheur, de grâce, de naïveté enfantine dans l'esprit et les sentiments.
Ma petite Anne se trouve fort bien du climat de la Suisse, elle a beaucoup engraissé et grandi et baise les mains de son onele et de sa tante et embrasse sa chère cousine Marie à laquelle nous tâcherens d'apporter quelque jolie chose, je voudrais seulement que vous m'aidiez en cela en me disant quels sont ses goûts. Mon mari se porte aussi très bien et vous embrasse, votre amie Henriette Borel est toujours avec nous, nous avons passé deux mois à Neuchâtel, où la Bourgoisie nous a fêtés comme si nous étions des descendants des Châlons, des Nemours, des Longueville, ou au moins de quelque branche collatérale de la haute et puissante maison de Brandebourg. Ces bonnes gens nous donnaient d'excellents diners el se confondaient en remercimens de l'honneur que nous leur faisions de les manger.
De ma vie je n'ai passé deux mois aussi heureux et paisibles que le mois de Juillet et d'Août à Neuchatel, - J'ai fait des courses délicieuses dans le plus beau pays pays du monde - et quelles promenades! La Ruche de l'Ermitage Pierre a bot (?), le Chanit, le Mail, le Crêt, la promenade du Faubourg, la Rochette, Fay, le pertuis du saut, l'Abbaye, les allées de Colombier Chaumont, mais en vérité je m'arrête, ma lettre ne serait qu'une nemenclature si je voulais vous nommer les délicieux environs de Neuchâtel qui lui-même est placé dans la plus ravissante position, son beau lac le séparant des Alpes, et le Jura s'étendant au-dessus de ses rues si riantes, si larges, si proprettes.
Séverine vous fait ses amitiés, elle s'est vouée au culte des beaux-arts, les sciences la rebutant par leur aridité – cependant, grâce au lac de Constance, elle a pu parvenir à comprendre ce qu'é-tait une île, comme le Mont-Blanc lui a fait comprendre la Montagne – et c'est déjà, comme vous voyez, un pas immense de fait dans les vastes régions de la science. En revanche, son maître de dessin est étonné de ses progrès, et la musique va aussi parfaitement, mais là-dessus j'attends surtout votre opinion. Sa soeur est très-bien placée à Vienne, elle m'écrit des lettres charmantes, ella a beaucoup d'esprit, d'instruction, de talens, c'est une des personnes les plus distinguées que je connaisse – elle est vraiment remarquable comme capacité intellectuelle, et elle y joint une solidité, une raison, une force des principes étonnans à cet âge.
Quoique je n'aye pas connu votre respectable beau-père, je n'en ai pas moins souffert de le voir si tôt enlevé à ses enfans, à ses amis et à tout ceux auxquels il faisait du bien. Les méchans vivent toujours trop à quelque âge qu'ils meurent et les gens du bien ne sauraient jamais vivre assez longtemps.
Adieu donc, mon bon frère, je vous embrasse et vous prie beaucoup de me répondre sans tarder. Parlez-moi surtout de nos affaires et quels sont vos projets relativement à la somme que vous me devez j'ai déjà tant souffert de ces maudites affaires, il me serait si cruel de voir les gens de loi et le papier timbré s'entremettre de nouveau entre nous, moi, dont le coeur a besoin d'affection et qui tiens tant surtout aux affections de famille – parlez-moi aussi de la nôtre – voyez-vous souvent notre excellente mère et notre angélique soeur Pauline? J'espère, que les deux Maries doivent bien s'amuser ensemble, mais quand Anna sera entr'elles, elles s'amuseront bien mieux encore, car c'est un petit lutin oni met tout sens dessus-dessous. Et je vous prie surtout de m'écrire comment va la santé de Julie et comment supporte-t-elle l'hiver de nos provinces. Comment avez-vous été content des douanes?... Ernest se marie-t-il? Bavardez-moi donc un peu sur tout cela, faites donc taire la paresse pour quelques secondes.
Boy-Zeleński "Une lettre inédite de Mme Hańska" "La Pologne littéraire. Revue mensuelle" №180 (15 septembre 1934)
Marcel Bouteron "La véritable image de Madame Hanska: illustrée de lettres et de documents inédits" (1929)
"Lettres de Madame de Balzac au Comte Adam Rzewuski (avec une introduction de la Princesse Radziwill)", "La Revue hebdomadaire: romans, histoire, voyages" 01 décembre 1924